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Quelques réflexions sur l’empathie

par Jim Sinclair

Traduction française (réalisée par Asperansa) de Some Thoughts About Empathy, texte de Jim Sinclair, qui l’introduit lui-même avec le commentaire suivant :

Ceci est une lettre écrite à l’éditeur de The MAAP en 1988, et qui est paru (en même temps que mon poème I Built a Bridge) dans le numéro du printemps 1989. À cette époque, je n’avais encore établi aucune communication ou relation avec d’autres personnes autistes, donc tous les commentaires au sujet de la communication ne concernent que la communication avec les personnes autistes. En particulier, la déclaration Je n’ai jamais dialogué avec personne qui soit aussi attentif au sujet de celà que je le suis n’est plus vraie. Il reste vrai que je n’ai jamais interagi avec toute personne non handicapée qui soit aussi attentive au sujet de cela que beaucoup de mes amis qui sont autistes ou qui ont d’autres différences dans la communication.

Jim Sinclair
Jim Sinclair

Je lis fréquemment que les personnes autistes manquent d’empathie et sont incapables de prendre le point de vue des autres. Je pense qu’il pourrait être plus juste de dire que les personnes autistes manquent de compétences en communication expressive et réceptive, y compris éventuellement certains instincts fondamentaux qui font de la communication un processus naturel pour la plupart des gens, et que ceci, combiné avec n’importe quelles différences cognitives ou de perception, signifie que les personnes autistes ne partagent pas les perceptions d’autrui. Empathie est un terme flou qui est souvent utilisé pour signifier la projection de ses propres sentiments sur les autres, il est donc beaucoup plus facile de faire preuve d’empathie avec (à savoir, de comprendre les sentiments de) quelqu’un dont les différentes façons d’appréhender le monde sont similaires à la sienne que de comprendre quelqu’un dont les perceptions sont très différentes. Mais si l’empathie signifie être capable de comprendre une perspective qui est différente de la sienne, alors il n’est pas possible de déterminer à quel point l’empathie est présente entre les personnes sans d’abord avoir une suffisante compréhension de la perspective de chaque personne et de la façon dont ces différentes perspectives sont des uns et des autres. (Il faudrait pour cela un observateur ayant une parfaite empathie pour toutes les parties !)

Quand j’interagis avec quelqu’un, la perspective de cette personne est comme étrangère à moi comme la mienne l’est de l’autre personne. Mais alors que je suis conscient de cette différence et peut faire des efforts intentionnels pour arriver à comprendre comment quelqu’un d’autre ressent une situation, je trouve généralement que les autres gens ne remarquent pas la différence de points de vue et supposent tout simplement qu’ils comprennent mon expérience. Quand les gens font des hypothèses sur mon point de vue, sans prendre la peine de découvrir comment je reçois et traite l’information ou ce que sont mes motivations et mes priorités, ces hypothèses sont à peu près certainement fausses. Dès lors que les gens ne font pas, en général, état de leurs hypothèses de façon suffisamment explicite pour que je puisse dire ce qu’ils pensent, et puisque je n’ai pas un vocabulaire important de mots pour les sentiments, il est très difficile pour moi de deviner les hypothèses et de trouver une façon de communiquer compte tenu des divergences constatées entre ce qui est admis et ce dont je fais actuellement l’expérience. Bien que des personnes changent beaucoup dans la façon dont elles vérifient leurs suppositions sur mon expérience et prennent soin de communiquer leurs propres perspectives dans des termes que je puisse comprendre, je n’ai jamais interagi avec quiconque qui ait autant fait attention à ces choses-là que je l’ai fait. La mesure dans laquelle la communication se produit au cours de mes interactions semble dépendre de l’efficacité avec laquelle je suis en mesure d’identifier les écarts dans la compréhension et de traduire à la fois mes expressions et celles de l’autre personne pour m’assurer que nous mettons tous deux l’accent sur la même chose au même moment.

Cela ne me dérange pas de faire ce travail. J’aime le défi intellectuel, je suis intéressé d’apprendre sur la façon dont l’esprit des gens travaille, et le sentiment d’accomplissement quand je réussis à me mettre en contact de façon significative est exaltant. Je ne pense pas que la communication aurait été presque aussi intéressante et excitante si c’était quelque chose qui était venu tout naturellement à moi. Mais je vais cependant prêter attention quand, en dépit de tant d’efforts, je manque encore de repères et que quelqu’un qui a une meilleure capacité de communication innée que moi — mais qui n’a même pas jeté un coup d’œil à mon point de vue pour remarquer l’ampleur du gouffre entre nous — me raconte que mon échec à comprendre est dû au fait que je manque d’empathie. Si je sais que je ne comprends pas les gens et si je consacre toute cette énergie et effort pour arriver à les comprendre, ai-je plus ou moins d’empathie que les personnes qui non seulement ne me comprennent pas, mais qui ne remarquent même pas qu’ils ne me comprennent pas ?

Je pourrais écrire des pages de suggestions à une personne autiste pour entretenir des rapports, mais le point le plus important est : ne rien prendre pour acquis. Ne présumez pas que vous pouvez interpréter le comportement d’une personne en le comparant au vôtre ou à celui d’autres gens ; vous devez apprendre à reconnaître les signaux uniques d’une personne particulière. Ne pas présumer que la personne peut interpréter votre comportement. (Ne supposez même pas que la personne peut vous reconnaître sans présentation ; j’avais 18 ans avant que j’ai commencé à apprendre à reconnaître les gens quand je les voyais en dehors de leur contexte habituel.) Ne faites aucune supposition concernant les intérêts de la personne, ses désirs et ses priorités, et ne vous attendez pas à ce qu’elle soit capable de deviner les vôtres. Si vous voulez savoir ce que la personne ressent, ce qu’elle veut, ou ce que signifie son comportement, demandez. Si vous souhaitez qu’elle comprenne vos sentiments, vos désirs ou votre comportement, expliquez. Les gens qui m’attirent comme amis ont tendance à la fois à s’exprimer avec émotion et à s’exprimer clairement. Ils sentent intensément, ils expriment leurs sentiments, et ils parlent de ce qu’ils expriment et pourquoi. Cela m’aide non seulement à comprendre comment ils vivent une situation spécifique, cela m’aide aussi à apprendre à reconnaître et cataloguer les sentiments.

Il est également important d’être précis. Une question vague comme Comment vous sentez-vous ? peut être incompréhensible pour une personne qui a du mal à rattacher des mots aux sentiments et qui ne dispose pas d’un cadre de référence pour la question. Vous sentez-vous ________ au sujet de ________ situation ? peut plus facilement recevoir une réponse. Soyez prêt à définir les termes si la personne ne semble pas comprendre la question initiale. Si elle répond à votre question par une autre question, envisagez la possibilité qu’il s’agit d’une demande de clarification. Je le fais souvent quand je ne suis pas sûr du contexte ou des hypothèses sous-jacentes d’une question qu’on m’a posée. Parfois, je répète la même question en retour à l’interrogateur, afin que je puisse savoir quel type de réponse est demandé et cadrer ma réponse dans une structure similaire.

Soyez précis dans l’expression de vos propres désirs aussi bien qu’en vous renseignant sur la personne autiste. Quand quelqu’un dit quelque chose de vague comme : Vous ne faites pas attention à mes sentiments, je me sens incapable, et je suis aussi frustré car je ne sais pas quoi faire à ce sujet. (Si, comme c’est souvent le cas, je suis en train d’essayer de comprendre les sentiments de la personne, mais je ne sais pas comment interpréter ce que je vois ou ne sais pas comment répondre, alors je me sens ainsi injustement harcelé.) Si, au lieu de cela, la personne dit, Voilà quelques-uns des signaux que j’utilise pour exprimer mes sentiments, et c’est ce qu’ils veulent dire et voilà comment je voudrais que vous répondiez lorsque vous les remarquerez, cela me donne l’information que je peux utiliser pour améliorer ma compréhension et ma réactivité.

Établir la communication et la compréhension entre deux personnes avec des expériences et perspectives différentes implique de développer un langage commun. L’expérience et le vocabulaire (verbal et non verbal) d’une personne autiste peuvent être si idiosyncrasiques [particuliers à un individu, NDT] qu’il faut beaucoup d’efforts des deux côtés pour développer ce langage commun. Au lieu d’attribuer toutes les difficultés dans la communication à l’incapacité de la personne autiste à parler votre langage, pourquoi pas s’embarquer dans l’aventure de travailler avec la personne autiste à apprendre et à comprendre le langage de uns et des autres ? Les gens qui ont relevé ce défi avec moi m’ont non seulement aidé à en savoir plus sur les habiletés sociales, ils m’ont aussi beaucoup appris sur eux-mêmes !

Copyright © 1988 Jim Sinclair




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